lundi 27 janvier 2020

Entrevue avec Cédric Kahn pour Fête de famille

(Paris) Dans son nouveau film Fête de famille, Cédric Kahn réunit une distribution cinq étoiles - Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot, Vincent Macaigne - autour d'une réunion familiale qui tourne évidemment mal. Surtout lorsque la maladie mentale se mêle de la partie.

J'ai pu m'entretenir avec le réalisateur de Roberto Succo et Feux rouges dans le cadre des plus récents Rendez-vous du cinéma français à Paris...

Pourquoi vous avez décidé de faire ce long métrage?
Hahaha! Tout le monde me pose cette question pour commencer. Mais c'est difficile comme question. C'est tellement large. C'est toute une vie pour arriver à chaque film. Je ne sais pas. Je voulais raconter cette histoire depuis longtemps, ça c'est sûr.

Vous renouez avec les scénaristes de votre précédent film La prière. Vous sentez une énergie renouvelée en retravaillant avec eux?
Oui. La rencontre avec eux m'a un peu régénérée. Sur la question de confiance. Sur La prière, je leur ai beaucoup confié le scénario. Là, ça n'a rien à voir. C'était une chose plus personnelle, que j'avais commencé à écrire seul, et ils sont venus m'aider.

Lorsqu'on regarde votre filmographie, on vous imagine mal faire un film comme Fête de famille, qui semble moins brut que les précédents, plus bourgeois.
J'ai déjà entendu ça et je ne comprends pas. D'abord, il faut que ça reste une aventure. Quand je fais La prière, filmer des catholiques qui prient, c'est une aventure pour moi. Déjà, j'ai un goût de l'aventure. La chose qui me fait le plus peur dans la vie, c'est l'ennui. Je veux des défis. C'est vrai qu'il y avait des choses que je n'avais jamais faites sur Fête de famille.

Après, l'âpreté, je ne comprends pas. Ce que je raconte dans le film est très âpre, très dur. C'est une sorte de trompe-l'oeil. Ça démarre comme ça, c'est beau, la maison est magnifique, les gens sont charmants et on va passer une belle journée. Mais ce n'est pas du tout ça, le film. On voit cette famille s'enfoncer dans le problème et ne pas avoir de solution.

Vous dîtes que c'est un film plus personnel...
C'est pour ça que je suis étonné. C'est comme si j'avais fait un film extérieur à moi-même, alors que dans le fond, c'est probablement le film le plus personnel que j'ai fait. Peut-être que parce que c'est quelque chose de personnel, que j'ai voulu l'emballer dans quelque chose de plus mainstream.

Et qu'est-ce qu'il y a de personnel dans cette histoire?
C'est comment la maladie mentale, la folie familiale agit. Il y a une personne qui est désignée comme fou et problématique. En fait, assez vite, on ne sait pas si c'est elle qui est folle ou tout le groupe. Je veux montrer comment tout ce groupe survit en désignant cette vie, comme elle l'accepte ou elle ne l'accepte pas. Pour moi, le noeud est là. Et cette famille survit par le mensonge. C'est une chose que je ressens et que j'ai vécue.

Il n'y a pas un peu des codes à respecter - ou à déjouer - lorsqu'on fait des films sur la famille? Que l'on pense à Bergman, Un conte de Noël, Festen, où tout passe par les secrets, les mensonges et les apparences? Ce passé qui revient hanter. Avec évidemment Catherine Deneuve en matriarche. On peut également penser à Cassavetes ou Tennessee Williams.
C'est un genre extrêmement visité, ça je le savais. J'avais mes propres références. Je pensais beaucoup à Festen. Mais non, il fallait que je trouve ma liberté. Je n'ai pas fait un film contre - ou avec - les autres. J'avais cette chose-là à raconter sur la folie que je voulais absolument raconter. Sur comment cette famille gère la folie d'une des leurs. Je me suis juste concentré là-dessus.

On sent que le film est toujours en dualité entre le vrai et le faux, le comique et le tragique, les bourgeois et les anti-conformistes. Cette construction en miroir.
Ouais. C'est ça. Est-ce que la famille est normale et elle est folle? Est-ce qu'elle est normale et c'est la famille qui est folle? Chaque personnage a aussi sa propre dualité. Mon personnage est très carré et en même temps, il est aussi totalement obsessionnel et insupportable. La mère est victime du clan mais elle est aussi la grande manipulatrice. Etc. Etc. Oui, c'est le sujet: c'est un film sur la dualité. C'est pour ça qu'il n'est pas simple.

Je pense que les gens qui aiment le film sont des gens qui aiment les choses un peu complexes. Qui acceptent de voir le film sur des choses doubles. On a un visage social et même à l'intérieur de la famille, on joue un rôle. On montre parfois son vrai visage et on se bagarre avec ces deux énergies.


Comme toujours dans votre cinéma, les personnages sont en constantes contradictions. On les aime et les déteste à la fois. Ils sont adorables avant de tomber dans l'hystérie. Il doit y avoir un plaisir à explorer toutes les extrémités du spectre humain...
Absolument. Après, ça serait sûrement plus simple de faire des personnages plus simples. Je ferais sûrement des films plus larges. Mais moi je vois les gens comme ça dans la vie. Ça m'intéresse de voir la complexité des choses.

Par ailleurs, j'ai de la tendresse pour les excès. Je n'aime pas forcément les gens qui sont complètement contrôlés, lisses. Je peux avoir beaucoup d'empathie pour des gens qui débordent. Ce sont probablement les gens qui m'intéressent le plus dans la vie. Ceux qui ne contrôlent pas toutes leurs émotions.

On sent qu'ils vivent peut-être plus que les autres.
Oui. Et moi je suis comme ça. En plein de moments, j'essaye de me retenir. Je me dis qu'il faut que je maintienne le lien social. Mais il y a plein de moments, je me dis que si je me retiens trop, tu es vieux. Ta vie est finie. Continue à vivre tes émotions. Ce n'est pas seulement de les exprimer, mais c'est aussi de les vivre. Là par exemple, je pourrais me lever et rentrer chez moi. (sourire)

Pourquoi avoir intégré dans le film différents récits de mises en scène, que ce soit le film de Vincent Macaigne et la pièce de théâtre des enfants?
Parce que c'est le point de vue, en fait. J'aimais bien me déplacer dans cette histoire. Je mets en place un dispositif dans cette famille. Finalement, ce qui était intéressant pour moi, c'est que les membres de la famille sont tous dans la même histoire mais que finalement, ils peuvent se raconter leur propre histoire.

On sent que les fictions qui sont en train de se créer leurs permettent d'éviter de sombrer dans la folie...
Ça, c'est mon autre croyance. Je pense que la fiction est la meilleure raison à la folie, à la souffrance, au mal-être. Je pense que chacun a besoin de se créer sa fiction. Il y en a qui le font en direct, dans la vie, en mentant. Comme la mère qui est toujours dans le déni. Et il y en a d'autres qui ont besoin d'un support.

De quelles façons vous vouliez utiliser la musique, qui va de Mouloudji à François Hardy, en passant par cette pièce rap?
Ce sont toutes des chansons sentimentales, mais de générations différentes. Elles ont une symbolique différente. La chanson de Mouloudji, c'est vraiment la chanson familiale. Celle qu'écoutait les parents et qui relie les enfants. C'est comme un hymne de leur enfance. Celle de François Hardy, c'est vraiment celle de l'héroïne, Emmanuelle Bercot. Pour moi. c'est vraiment l'hymne de la mélancolie. Et le rap, c'est la chanson de la nouvelle génération. Mais les chansons se parlent, elles dialoguent entre elles.

À quand un musical comme chez Jacques Demy ou Alain Resnais?
J'adorerais faire un film en chanson, où une grande partie des choses se disent en chansons. Surtout que maintenant, j'aime la chanson française dans les films. Je n'aime plus du tout entendre des chansons anglo-saxonnes dans des films français. Je trouve ça très gênant et très dommage. Le répertoire français est tellement beau. Il y a tellement de belles chansons et c'est triste qu'on ne s'approprie pas sa culture.

Depuis sept ans avec Alyah, on vous voit davantage comme acteur. Pourquoi vous avez continué? Car vous êtes excellent dans L'économie du couple.
Vraiment, c'est chaque occasion. Je refuse facilement les films comme acteur, mais je les accepte lorsque j'aime le metteur en scène, le projet, les partenaires. J'accepte quand je n'ai vraiment pas envie de dire non. C'est très spontané. Il n'y a pas de calcul.

Vous sentez que cela vous apporte quelque chose comme cinéaste?
C'est difficile à dire. Ça m'apporte déjà d'être sur un plateau en étant plus léger que le metteur en scène. J'ai déjà ce plaisir-là d'être joyeux sur un tournage. Alors que comme metteur en scène, je suis soucieux.

Ça m'apporte également une position très privilégiée pour regarder d'autres metteurs en scène travailler. Avant de faire l'acteur, je n'en voyais pas des metteurs en scènes travailler. Là, si. Et j'ai travaillé avec de bons metteurs en scène. Comme Cold War. C'était fantastique. Le rôle n'était pas très intéressant. Mais j'ai passé des journées à côté de Pawel (Pawlikowski). Je lui disais «je peux m'asseoir à côté de toi»? «Oui, pas de problème.» Juste d'être là, c'était très beau de le voir construire son film. C'est vraiment une place extraordinaire. Et c'est vraiment la meilleure place. On est à l'intérieur du processus, on voit l'équipe, on voit tout.

J'aimais déjà travailler sur le scénario des autres. J'aime bien le collectif, d'être dans l'oeuvre des autres. Avant, je travaillais juste avec ma tête. Maintenant, en jouant, je me suis réapproprié mon corps.

Quand je joue sur les films des autres, j'essaye de ressentir ce que je fais. Je sens quand ce n'est pas bon. Je ne sens pas forcément quand c'est bon, mais je sens quand ce n'est pas bon.

C'était simple de vous diriger vous-mêmes dans Fête de famille?
Je ne me suis pas vraiment dirigé. Ce qui était simple, c'est que j'ai joué un texte que j'ai écrit moi-même. Ça c'est plus simple que de jouer un texte écrit par quelqu'un d'autre. Parce que c'est organique. Déjà, je n'avais pas de problème d'apprentissage, car je savais le texte par coeur. Je me suis rendu compte que quand je répétais avec les autres, je savais le texte de tout le monde.

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