vendredi 18 mai 2012

Laurence Anyways : premier faux pas


Depuis quelques années, les médias locaux n’en ont que pour Xavier Dolan. Même si quelques cinéastes de la Belle Province ont accouché de deux meilleurs premiers films que le sauveur québécois (Stéphane Lafleur, Podz, Maxime Giroux), il faut reconnaître que le jeune réalisateur de 23 ans a beaucoup de style et un franc-parler rafraîchissant. Après avoir épaté la galerie avec «J’ai tué ma mère» et son séduisant exercice de style «Les amours imaginaires», il revient avec son long métrage le plus ambitieux à ce jour. Avec un budget de huit millions de dollars, des stars françaises et une durée de 160 minutes, «Laurence Anyways» ne laissera personne indifférent. Et à l’instar de «Café de Flore» de Jean-Marc Vallée, la prétention a souvent le dernier mot sur le cinéma.

La bande-annonce, tout simplement remarquable, résume parfaitement les enjeux. Il y a Laurence (Melvil Poupaud) qui n’est pas bien dans sa peau, désirant s’habiller en femme et même changer de sexe. Son amoureuse (Suzanne Clément) le regarde aller, ne sachant pas trop comment réagir. Elle décide de l’aider, ce qui mettra bien entendu leur couple à l’épreuve.

Une histoire au demeurant originale, campée dans les années 1990, alors que la chute du mur de Berlin annonce une ère de changements et de libérations. Pour tout le monde, sauf pour Laurence qui se fera pointer du doigt, ayant de plus en plus de difficulté à poursuivre son boulot de prof, voyant que sa famille ne le soutient pas nécessaire dans ses choix. Un cadre plus que fonctionnel qui se voit élargir dans le temps (sur plus de dix ans), avec de nombreux personnages pas toujours bien développés (la famille de remplacement, grotesque et stéréotypée, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres).

On sent que le metteur en scène en fait trop. Son film est beaucoup trop long même si le rythme est rapide, gracieuseté d’un montage éloquent. Il aurait été facile d’enlever au moins une bonne demi-heure, si ce n’est pas une heure. Parfois, plusieurs séquences trop stylisées ressemblent à une banale publicité glacée. La musique anglophone est excellente (Visage, Depeche Mode, Duran Duran, The Cure), mais elle est terriblement abondante, venant briser le rythme, créant de sérieuses répétitions. Les chansons francophones sélectionnées ne font pas dans la subtilité, ne faisant que répéter ce qu’on sait déjà, alors que les airs classiques ont une fonction émotionnelle attendue.

Dolan a toutefois pris du galon en tant que réalisateur. Même si ses cadrages se suivent et se ressemblent et que son obsession de filmer les nuques et le dos de ses personnages est de retour, il se permet quelques envolées plus féeriques. Cette fois-ci, ses références sont moins apparentes (même si les ombres de Wong Kar-wai, Pedro Almodovar et Gus Van Sant planent toujours) et on sent une véritable recherche formelle. Cela ne se fait pas nécessairement sur son scénario. Les mots ont toujours été son point fort. Ici, étrangement, ses échanges les plus aboutis (les engueulades entre Poupaud et Clément, entre Poupaud et sa mère incarnée royalement par Nathalie Baye et entre Clément et une serveuse campée par Denise Filiatrault) semblent provenir de «J’ai tué ma mère». La prose est pratiquement la même, tout comme la ferveur des sentiments.

Sa direction d’acteurs est, comme d’habitude, toujours au point. Les caméos ne surprennent pas outre mesure et les clichés ne sont pas épargnées (la talentueuse Monia Chokri n’est là que pour faire rire). Cela n’empêche pas que le duo en place fonctionne aisément. Melvil Poupaud trouve un être pas trop éloigné de celui qu’il campait dans «Le temps qui reste» de François Ozon. Il arrive à rendre crédible et attachant un être qui est loin d’être toujours sympathique. Ironiquement, ce n’est pas lui l’individu le plus intéressant du lot. Ce serait plutôt l’éclatante Suzanne Clément. Lorsque leurs destins se séparent et que les deux histoires prennent des chemins parallèles, c’est sa tranche d’existence qui émeut et touche au cœur. Pas celle de son compagnon, prisonnier de détours tortueux et de rencontres inutiles.

Il y a de très belles scènes et des thèmes importants dans «Laurence Anyways». En épurant, cela aurait donné un film fort en bouche, qui aurait mérité sa place en compétition officielle au Festival de Cannes. La version présentée ici est malheureusement trop longue, trop lourde, trop pompeuse. On ne compte plus les métaphores appuyées (l’eau qui tombe, la peinture de gargouilles) et les effets de style qui tournent à vide. S’il n’y a encore rien pour remettre en question le statut de son auteur, les attentes seront élevées pour son prochain projet.

2,5/5

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