jeudi 7 juin 2012

Le cheval de Turin : le testament d’un maître


De nos jours, les chefs-d’œuvre cinématographiques sont rares. L’année dernière, il y a eu «The Tree of Life», et possiblement «Shame» et «Une séparation». Trois films sur une possibilité de plusieurs centaines, presque un millier. Il faut maintenant rajouter à cette liste très restreinte l’inoubliable «Le cheval de Turin» du grand cinéaste hongrois Béla Tarr.

Présenté en octobre dernier au Festival du nouveau cinéma, «Le cheval de Turin» est le type de long métrage qui souffle tout sur son passage. Même si la prémisse s’approprie à nouveau le thème de la fin du monde, le résultat va beaucoup plus loin que tous les «Take Shelter» et «Melancholia» de ce monde. La pièce d’orfèvre se rapproche plutôt du travail d’un Andreï Tarkovski ou d’un Ingmar Bergman, prenant grand soin de posséder sa propre identité propre.

Au demeurant, il ne faut pas se décourager par la matière première qui pourrait paraître lourde, opaque et maniérée. «Le cheval de Turin» est un long film, de près de deux heures et trente minutes. Il est en noir et blanc, sous-titré, avec un style lent, un montage volontairement répétitif et très peu de dialogues. De quoi faire peur à tous les amateurs de «Battleship». Pourtant, en y laissant une chance, on en ressort avec une des plus belles expériences cinématographiques de tous les temps.

Dès les premières minutes, le cinéphile est fasciné et médusé par ce qui arrive à l’écran. La caméra suit pendant un très long plan séquence un cheval qui tire un chariot. La musique glace le sang, les yeux sont éberlués par la beauté de la photographie. Bienvenue dans l’univers unique de Béla Tarr. Son style est reconnaissable entre tous et même si les sujets de ses opus peuvent se ressembler, il vient de signer là la pièce maîtresse de sa filmographie (à égalité avec son mythique «Le tango de Satan» et ses sept heures sang longueur). Pas surprenant qu’il ait annoncé que ce sera son dernier film. Il est impossible et impensable d’accoucher de quelque chose de plus beau et de plus puissant.

L’histoire est simple comme l’eau qui coule mais complexe comme l’âme humaine. On y suit les derniers jours d’un couple qui s’est réfugié à la campagne. Les journées se suivent, entre l’errance dans la maison, quelques sorties à l’extérieur et le repas avec des patates. Cette redondance volontaire est sans cesse filmée d’une façon nouvelle, opérant à une logique propre et interne. Le cinéaste change constamment de cadres, jouant des contrastes, se rapprochant ou s’éloignant de ses personnages. Une démarche rigoureuse qui pourrait s’analyser dans une thèse universitaire, mais qui ne mérite pas nécessairement une intellectualisation à outrance pour y prendre son pied.

Comme chez Dostoïevski, le chemin de croix de ces êtres perdus en dit long sur le genre humain. Lorsqu’on est en mesure de cerner les intentions de l’auteur, il fait apparaître des séquences troublantes et déstabilisantes, seulement pour rappeler que la vie est insaisissable. Bien que le quotidien soit sombre, pour ne pas dire désespérant, la lumière n’a pas nécessairement dit son dernier mot face à la noirceur et ce, malgré cette finale apocalyptique – l’ombre de Nietzsche qui plane - qui est pratiquement sans espoir.

«Le cheval de Turin» est un véritable de tour de force. Visuellement et musicalement, il ne s’est pratiquement rien fait de plus beau depuis le début de la décennie. La réalisation est parfaitement maîtrisée, le scénario ne manque pas de profondeur et un climat de mystère plane sur l’effort, donnant le goût d’y revenir, encore et encore. L’intrigue pourrait paraître hermétique et le traitement mérite peut-être un bagage de cinéphile qui est supérieur à la moyenne, sauf qu’il est impossible de rester de marbre devant du cinéma à l’état pur qui rappelle que le septième art est loin d’être mort.

5/5

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