vendredi 14 août 2026

Au cinéma: Kika (critique)


Reprendre le contrôle

Des personnes en situation d'itinérance (Dormir, dormir dans les pierres) à celles qui sont victimes de viol (Sans frapper) en passant par la vocation de soignants (Sauve qui peut), les sujets des documentaires sociaux et humains d'Alexe Poukine sont toujours empreints d'empathie. Kika, son premier long métrage de fiction, ne fait pas exception. Après la mort de son compagnon, une assistante sociale (Manon Clavel) est happée par la précarité. Elle est enceinte, son compagnon vient de mourir et elle doit trouver un appartement convenable afin de prendre soin de sa fille née d'une précédente union.

Tous les ingrédients sont là pour un film lourd et manipulateur dans la lignée de ceux des frères Dardenne. Il n'y a toutefois pas de place pour le pathos dans cette oeuvre réaliste empreinte d'échappées magiques. Le tout débute par une romance qui s'annonce sans frapper, présentant une héroïne qui suit ses désirs au lieu de sa raison. Puis le récit se transforme en épreuves du quotidien, où les pulsions de vie sont souvent alimentées d'un humour désespéré. La mise en scène tonique aux ellipses puissantes et aux mélodies virevoltantes participent à ce sentiment que l'espoir est là, au bout du chemin.

Kika trouve son salut en s'aventurant dans le monde des travailleuses du sexe. Elle y pénètre sans doute trop facilement, curieuse de découvrir ce qui se cache derrière ces portes closes, finissant par y prendre part sans jamais dépasser ses propres limites. Cela donne des scènes insolites et d'autres d'anthologie, comme celle où elle vend ses culottes souillées. La cinéaste observe ses personnages sans les juger, développant une communauté féminine centrée sur l'écoute et l'entraide. La protagoniste est d'ailleurs bien entourée d'amis et de parents qui prennent soin d'elle, ce qui lui permet de ne pas sombrer ou d'éviter de se retirer de ce monde absurde et arbitraire.

Plus l'intrigue se développe et plus elle suit des chemins imprévisibles, insoupçonnés. Le scénario s'attarde aux fantasmes des clients vulnérables qui cherchent à s'échapper de leur solitude et de leur quotidien grâce à l'univers BDSM. S'il y a matière à rire comme chez Belle de jour de Luis Bunuel, les malaises en place sont plus près de ceux développés par Denis Côté qu'Ulrich Seidl. Lors d'une séquence chargée en émotions fortes, l'assistante sociale décide d'y participer. Le plan est long et il est intense. C'est là que l'héroïne peut finalement partager ses propres douleurs. Face à la mort et au sort qui s'acharne sur elle, elle arrive à reprendre le contrôle de son existence. Kika n'est plus une simple passagère sur une bicyclette comme dans la première scène du film, mais elle est dorénavant aux commandes.

Moins exubérante que la Kika de Pedro Almodovar, celle d'Alexe Poukine - une des plus belles héroïnes à voir le jour au cinéma depuis des lustres - s'avère tout aussi magnifique et la réussite du long métrage doit beaucoup à la performance magistrale de Manon Clavel, qui a été nommée pour ce rôle au César comme meilleur espoir féminin. Petite, frêle, avec son physique atypique et sa voix unique, l'actrice découverte dans La vérité d'Hirokazu Kore-eda est irrésistible. Elle semble porter le poids du monde sur ses épaules et son énergie demeure communicative. Que les émotions déployées soient fortes ou subtiles, rien n'est à son épreuve. Elle est à l'image de ce film tendre et casse-gueule - il faut du culot pour pondre une comédie dramatique sur la précarité - qui évolue et se redéfinit constamment, avec une sensibilité et une humanité qui l'honorent. Des destins qui déraillent comme celui de Kika, il y en a plein et privilégier la fiction au détriment du documentaire permet de traiter ce sujet triste d'une manière lumineuse et audacieuse.

4/5

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